Association des Professionnels de Santé exercant en Prison
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Jeunes détenus : Le corps en question - Francis Descarpentries

Jeunes détenus :

Le corps en jeu

L’incarcération produit chez le jeune des effets pathogènes : dépossession spatio-temporelle, confrontation à l’autre et vécu d’intrusion engendrent souvent des remaniements psychoaffectifs particuliers et une modification du rapport au corps. Moment clef, le séjour carcéral peut aussi être occasion d’une rencontre thérapeutique, à condition qu’un cadre propice puisse être proposé au jeune détenu. L’atelier thérapeutique d’expression corporelle peut offrir ce cadre.



En prison, en dépit du mouvement de relative humanisation amorcé ces dernières années, l’imposition de l’espace et du temps génère la " peine ", dans les deux sens du terme, celui d’une sanction et celui d’une souffrance. L’incarcération produit chez le jeune des effets de remaniement psychoaffectif que d’aucuns ont pu qualifier, à juste titre, de " trauma carcéral ".

A l’instar de tout processus psychopathologique repéré en milieu pénitentiaire, il est évident que ces remaniements dépendent des failles psychoaffectives préexistant à l’incarcération, et ne sauraient s’inscrire dans une phénoménologie type des effets psychiques de l’incarcération. De plus, d’autres facteurs entrent en jeu comme la nature de l’infraction, les conditions de vie en maison d’arrêt, le statut de prévenu ou de condamné du jeune prisonnier, la situation socio-familiale, le cours de la procédure judiciaire etc...

Les conditions de la vie carcérale dans les quartiers pour jeunes détenus induisent des effets de promiscuité et de microcosme social. L’importance de la population carcérale conjuguée au système d’organisation conduit à une indifférenciation des sujets, à une personnalisation insuffisante des régimes de détention, et à une promiscuité portant constamment atteinte à l’intimité des personnes et générant des situations humiliantes, effrayantes ou intrusives, atteintes itératives aux repères identitaires souvent préalablement précaires.

Dépossession spatio-temporelle

Tout détenu se voit assigner un espace restreint : la cellule. De fait, il la partage le plus souvent avec un ou plusieurs " cocellulaires " ou " codétenus ". La possibilité de garder quelques objets personnels est relativement récente et strictement réglementée. Mais cet espace demeure, dans tous les cas, l’objet d’un contrôle permanent et rigoureux de la part des surveillants, et de menaces d’intrusions de la part des codétenus. L’intimité est bannie (absence d’espace séparé, sanitaires non cloisonnés...). Scandant la vie carcérale, inspections, fouilles, sondages, vérifications sont imposés par le règlement (art. 269 C.P.P.), et la surveillance visuelle est omniprésente (œilletons, caméras). Ce contrôle intrusif s’étend à toute activité du détenu, chaque déplacement étant souvent encadré par le rituel de la palpation ou de la fouille à corps. Ainsi, le vécu du jeune détenu dans cet espace clos va de l’inquiétude permanente de l’intrusion jusqu’à des angoisses de dépersonnalisation ou d’engloutissement dans la prison vécue comme une machine toute-puissante qu’on a pu comparer à une " mauvaise mère ", persécutrice, ou, du moins, clivée et archaïque. En effet, il se trouve d’emblée en position de dépendance étroite à l’égard du personnel pénitentiaire qui va régler et délimiter dès le matin son espace et les séquences de son existence quotidienne. Comment s’investir dans cet espace dont on est dépossédé, dans ce climat de dépendance et d’intrusion propice à la régression psychique, et comment s’ouvrir des horizons vers une plus grande liberté de penser et de parler dans une structure qui est par essence celle de la fermeture ?

Comme l’espace, le temps échappe au sujet, en tant qu’il lui est imposé en une inexorable attente, à la fois d’une issue à sa peine, et à la fois de chaque pseudo évènement institutionnel réglementaire.

Ces scansions imposées représentent le pendant temporel du cloisonnement spatial, sorte de contenant obligatoire que le sujet va être contraint d’ " occuper " comme il le pourra. Cette dépossession temporelle est synchronique (monotone et obligatoire régularité de l’emploi du temps quotidien), et diachronique (impuissance du détenu à influer sur le cours, les conditions et la durée de sa peine).

Le langage du corps

Le jeune détenu exprime souvent le sentiment que le temps passé en prison menace son corps, ce corps qui devient le dernier espace qui lui soit propre, et qui est susceptible lui aussi d’être attaqué par le regard de l’administration pénitentiaire ou, plus concrètement, par les autres détenus. Les agressions ou menaces d’agression sont " monnaie courante " en prison, en particulier dans les " quartiers pour jeunes ".

Parmi ces passages à l’acte, les agressions à caractère sexuel ne sont pas rares, et rarement dites. C’est, entre autres facteurs, par la puissance du corps, que s’établit la hiérarchie du microcosme carcéral, et donc la possibilité pour le jeune, au mieux de s’y faire entendre, au moins de tenter de s’en protéger.

En outre, le langage du corps devient parfois l’ultime possibilité d’agir, à travers de fréquents et divers troubles somatoformes, ou auto agressions, imprimant sur cet espace encore " propre " les signes d’une souffrance, que ceux qui ne veulent pas les entendre désigneront comme simulation ou manipulation. Dans l’étiopathogénie de tels symptômes s’inscrivent des mouvements décompensatoires d’équilibres antérieurs encore précaires, conjugués à des réactions contre la détention ou contre des circonstances qui en aggravent les conditions, et à l’impossibilité de prendre la parole et d’influer sur ce système engloutissant.

La dimension de régression y occupe souvent une place importante. Rappelons ici l’éventualité d’authentiques décompensations psychiatriques précipitées par l’incarcération chez des personnalités prédisposées. De nombreux travaux en ont traité. En dehors de cela, on observe certaines réorganisations régressives, en partie défensives contre les menaces de dépersonnalisation qui, engendrées par la dépossession des attributs sociaux au moment de l’incarcération, sont potentialisées par cette désappropriation spatio-temporelle et par cette confrontation violente à l’autre (sur le plan symbolique comme sur le plan réel). Le traumatisme de l’incarcération amène ainsi quelques réactions repérables chez beaucoup de jeunes incarcérés.

   Clivage et passage à l’acte

Ainsi en est-il d’un désinvestissement de " l’ici-et-maintenant " concomitant à un recours massif à un mécanisme archaïque de défense du Moi, le clivage, qui semble faire écho aux clivages omniprésents et bien réels de l’institution pénitentiaire. Parallèlement, on repère souvent l’illusion d’annulation du temps à travers la régression à un rapport addictif aux objets. Bien sûr, cela est particulièrement marqué chez les toxicomanes incarcérés, pour qui cette dimension, préexistante à l’incarcération, se trouve alors potentialisée ; le corps est alors déjà investi, dans un vaste mouvement régressif, auto-érotique et ambivalent, comme à la fois lieu de quête nostalgique d’une jouissance archaïque, et lieu d’incoercible auto-agression. Mais, outre la perpétuation ou le développement de toxicomanies stricto sensu en prison, on observe souvent l’émergence ou l’accentuation d’un rapport aux objets teinté d’oralité, de glissement du champ du désir dans le champ du besoin, de la dépendance, et de l’immédiateté de la satisfaction pulsionnelle. Ainsi en est-il bien sûr des médications psychotropes surconsommées (la " fiole "), mais ainsi peut-il en être aussi de tout objet en général qui peut se voir " consommé " dans un rapport addictif coloré d’une sorte de dyschronognosie affective. Le thérapeute même peut parfois se trouver, dans un transfert marqué d’idéalisation et d’ambivalence, en position d’objet addictif clivé, ne pouvant être d’emblée référé aux coordonnées topiques et temporelles du monde extérieur. Le caractère d’urgence itérative des demandes qui lui sont souvent adressées en témoigne également. Dans l’engloutissement dans cette " mère-prison " clivée, le rapport au corps tient une place de choix, ultime moyen d’expression envers ce système figé et omnipotent.

Percevant souvent que toute tentative d’action de sa part sur son environnement ne peut qu’aggraver sa situation (voir le dicton " fais le canard et t’iras pas au mitard "), le jeune incarcéré en arrive souvent à mettre son corps en jeu, éventuellement sa vie, dans des tentatives désespérées de réappropriation de sa trajectoire. D’où la fréquence des crises d’agitation, automutilations, ingestions de corps étrangers, tentatives de suicide et grèves de la faim en milieu carcéral, motifs quotidiens d’appels aux soignants. Le passage à l’acte rompt ainsi fugacement le cours figé des non-évènements, fût-ce au péril de la vie. Il est classique d’observer que le sujet passe à l’acte pour déclencher une modification du cours des choses : de ses conditions de détention, c’est-à-dire de son espace, ou de la procédure judiciaire, c’est-à-dire de son temps... Ce n’est parfois que ce jeu subtil avec la mort qui peut le faire se sentir exister, dans la mesure où exister c’est être capable justement d’influer sur le cours des choses.

Dans un univers où la dimension visuelle de contrôle est privilégiée, c’est ainsi souvent par des marques corporelles que quête identitaire et souffrance psychique peuvent se donner à voir.

La pratique intensive de la musculation en prison constitue en l’occurrence, dans les meilleurs cas, une sublimation.

Si cet investissement particulier du rapport au corps induit par l’incarcération a été remarqué par beaucoup de thérapeutes ayant exercé en milieu pénitentiaire, cela est à l’évidence encore plus marqué chez les jeunes détenus, du fait de la prédisposition naturelle de l’adolescent à mettre son corps en je(u). Il est classique de remarquer cette fonction d’ " objet-relais " qu’occupe alors le corps, lieu des craintes d’altérité et d’étrangeté, point de rencontre entre le dedans et le dehors, et à la fois médiateur privilégié dans la relation à autrui. Ce paradoxe du rapport au corps, le plaçant quasiment en position d’objet transitionnel, est donc potentialisé par les remaniements psychoaffectifs induits chez le jeune par le trauma carcéral.

Quelle médiation thérapeutique ?

Commençons par quelques constations évidentes :

  • Il existe un décalage vertigineux, pour le thérapeute en milieu pénitentiaire, entre l’importance des souffrances psychiques dont il perçoit l’existence chez les jeunes détenus à travers les interpellations des partenaires ou des jeunes eux-mêmes, et les réponses pouvant être opérantes dans le registre classique d’entretiens individuels, encore aujourd’hui le plus souvent pratiqués dans le cadre des services de psychiatrie pénitentiaire. Cette notion, bien classique en matière de psychopathologie de l’adolescent, est encore plus marquée en milieu carcéral, et paradoxalement encore trop peu souvent prise en compte, en dehors de quelques pôles novateurs (comme le S.M.P.R. du Centre de jeunes détenus de Fleury-Mérogis). En effet, les capacités de verbalisation de leur problématique par les jeunes incarcérés s’affichent souvent d’emblée comme modestes, du fait d’une triple synergie entre d’une part l’existence préalable fréquente de traits de personnalité prédisposant davantage à l’agir qu’à la mentalisation, d’autre part les effets de la crise d’adolescence vécue souvent par ces jeunes dans des conditions tragiques, et enfin les remaniements propres au trauma carcéral.

 

  • Il existe de fait, en prison, de multiples activités de groupe mettant en jeu des activités corporelles. Promues par des structures propres à l’administration pénitentiaire ou par des intervenants associatifs, ces groupes n’affichent pas de prétention thérapeutique, mais plutôt socioéducative voire pédagogique. Pourtant, force est de constater certains effets, à un niveau parfois authentiquement thérapeutique, chez des jeunes que nous suivons. Bien que le groupe suscite en lui-même un certaine angoisse entrant encore en synergie avec le recours à des modèles de relations objectales régressifs (clivage), et qu’il expose là aussi les jeunes à des interactions à la limite de l’agir (dans leur façon de s’apostropher, leurs postures et leur gestualité), son moteur essentiel se trouve dans une intersection entre un cadre explicitement posé, et une fonction cathartique : ces deux conditions étant prises en compte, ce qui s’y déroule peut, pour peu que l’on y aide, donner lieu à élaboration.

 

  • Les expériences de psychothérapie de groupe en direction de jeunes détenus, utilisant notamment une médiation s’apparentant bien davantage à l’art-thérapie qu’à une approche corporelle stricto sensu, et qui ont donné lieu à théorisation, s’affichent comme une piste de travail prometteuse.



Ateliers thérapeutiques d’expression corporelle

De ces faits découle le souci de mettre en place avec de jeunes détenus des ateliers thérapeutiques d’expression corporelle, en posant les principes selon lesquels :

  • il n’y a pas forcément antinomie entre " l’invitation à bouger " et " l’invitation à mentaliser ", contrairement à ce que laisse parfois supposer le règle d’immobilité physique accompagnant habituellement l’attitude psychanalytique orthodoxe, souvent mal transposable, nous l’avons vu, à de jeunes détenus.

 

  • le non-verbal ne saurait être considéré comme un incommunicable.

 

  • L’expression corporelle en groupe peut être théorisée comme articulation de l’agir et du fantasme, sans que ce dernier se dilue totalement dans le passage à l’acte.

 

  • L’expression corporelle ne renvoie pas qu’à elle-même mais, étant occasion d’une circulation de signifiants, se propose comme préalable à une mentalisation.



Pour que ces principes soient mis en action, il est nécessaire de soumettre le cadre de ces ateliers à des conditions.

La première est bien sûr celle de l’indication. Sans limiter celle-ci à un cadre nosographique précis, il est impératif que l’indication de l’admission d’un jeune patient dans le groupe soit l’objet d’une élaboration clinique explicitée. Ceci fait du groupe, non pas un groupe fermé (les contraintes pratiques propres au milieu carcéral rendent difficilement réalisable un tel groupe), mais encore moins un groupe ouvert accueillant quiconque cherchant chaleur, intimité ou complicité corporelles ; un tel groupe favoriserait l’esquive de toute interrogation introspective. La seconde condition touche à la formation et aux attitudes des thérapeutes, qui nous semblent devoir être deux : un animateur, ayant compétence, sinon en danse-thérapie et somatothérapies, au moins en expression corporelle, et un cothérapeute, ayant un rôle et une formation lui autorisant prise de recul et mise en question du sens. L’expression corporelle peut provoquer des attitudes régressives marquées ; il importe que les thérapeutes aient pu vivre et analyser de semblables mouvements dans leurs parcours personnels.

La troisième condition est l’invitation à verbaliser, corollaire à une recherche de mentalisation, elle-même nécessaire à une meilleure modulation des voies de satisfaction pulsionnelle que celles du symptôme ou de l’agir, c’est à dire à l’objectif psychothérapeutique. Cette étape de verbalisation peut avoir lieu au fur et à mesure, ou dans l’après-coup.

Elle peut se prolonger à travers une invitation à des entretiens individuels le cas échéant.

Sans ces conditions, l’atelier d’expression corporelle courrait le risque, non seulement de n’être pas thérapeutique, mais aussi d’être antithérapeutique, en tant qu’il serait lieu d’émergence d’attitudes régressives, cathartiques ou de passages à l’acte qui ne pourraient donner lieu à élaboration dans un champ transférentiel. Les jeunes incarcérés constituent un groupe certes très hétérogène, mais ont en commun le fait de souffrir d’une part de facteurs événementiels traumatiques, d’autre part, souvent, de leur histoire socioaffective et d’une fragilité de leurs repères identificatoires. Propulsés par l’incarcération dans une trajectoire de sur-exclusion et de traumatisme psychique dont les potentialités pathogènes sont aujourd’hui reconnues comme indéniables, il connaissent aussi en prison, un moment clef de leur histoire, où une rencontre peut être influente dans un sens comme dans l’autre. Il appartient aux équipes de psychiatrie pénitentiaire de mettre en place des modalités de soins novatrices dans leur forme, afin de favoriser l’accessibilité d’une ébauche de cheminement psychothérapeutique à des sujets qui en ont grand besoin ; ce besoin est celui de découvrir d’autres voies de satisfaction pulsionnelle que le passage à l’acte transgressif, agressif ou auto-agressif, ou la régression à un rapport aux objets teinté d’oralité.

Francis DESCARPENTRIES, Psychiatre, pédopsychiatre, psychanalyste,

Agnès WIKART, Psychologue, clinicienne, criminologue

Mali GUYON, Infirmière de secteur psychiatrique.




 

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